Je la sens encore cette marque appliquée au fer rouge sur ma peau douloureuse. Surprise, je suis restée muette de stupeur. Moi qui n'aspire qu'à la tranquillité, c'est la discorde et le tourment qui me trouvent.
Que j'aimerai pouvoir en finir d'un simple geste, comme on claque des doigts ou comme on éteint la lumière d'une pièce. Mais ce n'est pas simple. On se prive de sommeil pour travailler plus longtemps mais on fait des bêtises à cause de la fatigue.
Je suis charrette : être en retard sur un travail. Expression cristallisant l'essence même de notre univers. En soi-même, si on travaille régulièrement et qualitativement, on ne devrait pas être charrette, justement. Mais voilà. Je suis humaine, désespérément humaine et travailler sans arrêt, c'est inhumain et intenable sur le long terme.
_Tu as un rendu de plan pour mardi ! Travaille ! lance Maestro Agenda.
_Oui, oui, je vais y penser.
_N'oublie pas le dossier de création d'ambiance que tu as à rendre pour avant-hier ! ajoute-t-il aussitôt.
_Comment le pourrais-je ? Je lui ai déjà sacrifié deux nuits blanches...
_Bien maintenant que tu as terminé l'Egypte Antique, tu passes à l'antiquité gréco-romaine ! En comptant les croquis pour ton dossier d'agencement ! s'enthousiasme-t-il.
Regard assassin. Il recule. Trop tard. Je le saisis, prend ma casquette de baseball, lève la jambe gauche pour balancer mon poids sur celle d'appui, me renverse un peu en arrière, et le lance avec toute la force que mes muscles rachitiques veulent bien me céder dans un ultime effort.
Enfin, délivrance délicieuse, repos longtemps repoussé !! Naooooon !! J'ai le rendu des carnets de détails pour mercredi prochain... *éclate en sanglots*
Oui, le créadien est une créature sujette aux nuits blanches à répétition, à une certaine addiction à la caféine (quand il a seulement les moyens de se payer un petit gobelet le matin), aux doigts rituellement tachés d'encre de chine, de feutre à alcool et d'autres choses dont il ne faut surtout pas chercher l'origine. Ce magnifique animal porte un intérêt presque ordinaire à la nature des revêtements sol et mur qui l'entourent où qu'il aille, quoi qu'il fasse.
_Je sais pas ce que j'ai, je me sens triste en permanence. Je vois du noir partout. Je trouve un intérêt fascinant aux balcons en hauteur...
_Ton parquet... c'est bien du chêne massif, non ?
L'Homo Estudiantis Creadius pourrait passer des heures à regarder la façade d'un immeuble XIXème, captivée par la richesse de son ornementation.
_Il serait peut-être temps de rentrer, non ?
_Attends, ce n'est pas tous les jours que je peux admirer une telle beauté.
_Certes, mais ça fait quand même deux jours que tu es là.
_Ah.
En parlant de temps, le rapport que l'Homo Estudiantis Créadius a avec la notion de chronologie est propre à son espèce. Pour ne être pas charrette (HIC!), il lui faut travailler en permanence, même quand il dort.
_Putain, je suis déchiré ! Quatre nuits blanches en six jours, j'en peux plus ! Et toi ? LN ? LN ?! Mais qu'est-ce que tu fous allongée face contre terre en pleine rue ? Feignasse, va !
A cela s'ajoute les points en moins que me valent mes rendus en retard, les migraines chroniques qui me clouent au lit avec des nausées, le stress, la fatigue, baisse de régime, périodes de doutes, de déprime, d'envie de tout foutre en l'air pour faire autre chose de moins chiant. Mais on s'en fout !
Parce qu'on aime ce qu'on fait ! XD
(Bon, j'ai rendez-vous avec mon ami photoshop CS3. Ciao !)
